Philippe II40
6,1 Dès qu'il commença à exercer le pouvoir, tous mirent en lui de grands espoirs, à la fois à cause de son génie personnel qui promettait un grand homme, et à cause des anciens oracles de Macédoine 2 qui avaient chanté que, sous le règne de l'un des fils d'Amyntas, la situation de la Macédoine serait très florissante, espoir pour la réalisation duquel il était le dernier de reste, du fait du crime de sa mère. 3 Au début du règne, alors que, d'un côté, le meurtre de ses frères assassinés de façon révoltante, de l'autre, la multitude des ennemis, d'un côté, la crainte des embûches, de l'autre, le manque de ressources d'un royaume épuisé, dû à un état de guerre permanent, accablaient l'inexpérience du trop jeune homme, 4 ayant calculé qu'il fallait dissocier les guerres qui affluaient simultanément depuis diverses directions, comme par une conspiration de beaucoup de peuples pour écraser la Macédoine, puisqu'il ne pouvait être de même force que tous, 5 il termina les unes par l'intermédiaire d'un traité, acheta la fin des autres, après s'être attaqué aux ennemis les plus faciles à vaincre pour affermir, du fait de sa victoire, les cœurs tremblants des soldats et effacer le mépris qu'avaient pour lui les ennemis.
6 Il livra son premier combat contre les Athéniens; après les avoir vaincus dans une embuscade, il les laissa partir sains et saufs et sans rançon, par peur d'une bataille plus dure, alors qu'il aurait pu les tuer tous41.
7 Après ces derniers, la guerre ayant été transportée contre les Illyriens, il tue beaucoup de milliers d'ennemis42.
Il prend la très célèbre ville de Larissa43.
8 Puis il s'attaque à l'improviste à la Thessalie, qui ne redoutait rien moins qu'une guerre, non par désir de butin, mais parce qu'il brûlait d'ajouter à son armée la puissance des cavaliers thessaliens, 9 et il composa une armée invincible en réunissant cavaliers et fantassins en un seul corps de troupes.
10 Pendant que ces événements se déroulaient favorablement, il épouse Olympias44, fille du roi des Molosses Néoptolème ; 11 l'union avait été arrangée par le cousin et tuteur de la jeune fille, Arrybas, roi des Molosses, qui était marié à Troade, la sœur d'Olympias, et ce fut la cause de sa ruine et de tous ses malheurs45. 12 En effet, tandis qu'Arrybas espérait accroître son royaume grâce à son alliance avec Philippe, il fut dépossédé de son propre royaume par ce dernier et vieillit en exil46.
13 Ainsi fait, Philippe, non content désormais d'avoir repoussé les guerres, provoque même volontairement des peuples paisibles. 14 Alors qu'il assiégeait la ville de Mothone47et passait le long du rempart, une flèche tirée d'en haut creva l'œil droit du roi. 15 Cette blessure ne le rendit ni plus hésitant au combat, ni plus emporté contre les ennemis, au point que, quelques jours après, il accorda la paix à ceux qui l'en priaient et il ne se montra pas seulement modéré envers les vaincus, mais même aimable.
1 L'Émathie est la région qui se trouve entre le fleuve thrace Axios (Vardar) et le fleuve de Piérie Haliakmôn (Vistrítsa).
2 Souverain légendaire, fils de Tithônos et d'Eôs, frère du roi des Éthiopiens Memnon (cf. Hésiode, Th. 984-5).
3 La Bottia correspond à la région d'Émathie qui est la plus proche de la mer, entre les basses vallées des fleuves côtiers.
4 Au nord de la Macédoine.
5 En fait, Pèlégôn (Phlegw/n), fils du fleuve Axios et de la nymphe Péribée. Trogue Pompée a fait une confusion en démarquant sa source avec Tèlégonos (Thle/gonos), le fils d'Ulysse, bien plus connu.
6 Le chef péonien A)steropai=os, celui qui lance des éclairs, fut tué par Achille pendant le siège de Troie (Il. 12,102; 21,137).
7 Europe est le nom ancien de plusieurs régions grecques, puis une petite province romaine du diocèse de Thrace, sous l'empire tardif.
8 La cité d'Europos, sur l'Axios, qui existait encore au temps de Pline (H.N. 4,34), avait comme héros éponyme le roi mythique Europos.
9 Aujourd'hui Edissa/Voden en Macédoine.
10 Du grec ai)/x, ai)go/s : la chèvre.
11 C'est à dire les fils des chèvres.
12 Perdiccas Ier : selon Hérodote (8,137), qui donne la liste des huit premiers rois de Macédoine, le prince royal Perdiccas était le fils de l'Héraclide Tèménos, roi d'Argos; il fonda le royaume de Macédoine dans la première moitié du VIIème s. a.C.
13 Deuxième roi de la liste d'Hérodote et treizième descendant d'Hercule selon Théopompe.
14 Alexandre le Grand, dont le tombeau, construit à Alexandrie, existait encore quand César le Jeune entra dans la cité après la défaite de Marc-Antoine et de Cléoâtre.
15 Philippe Ier, mort au début du VIème s.
16 Aéropos Ier (590-560 ?)
17 Ammien Marcellin utilise ainsi cette légende rapportée par Justin : Sicut aliquando dimicaturi Macedones cum Illyriis regem adhuc infantem in cunis locauere post aciem cuius metu ne traheretur captiuus aduersos fortius oppresserunt (Hist. 26,9,3).
18 Justin ne parle pas d'Alcétès qui, selon Hérodote (8,139) était le père et le prédécesseur d'Amyntas Ier (c.540-498).
19 Alexandre Ier Philhellène, 498-454 ou 495-452.
20 Vers 500 a.C.
21 Darius Ier, cf. supra 2,5,9-11.
22 Soumission des Périnthiens, de la Thrace et des Péoniens, cf. Hérodote, 5, 1-16.
23 Selon Hérodote (5,17-18), Bubarès envoya à Amyntas les sept Perses les plus nobles de son armée, pour demander aux Macédoniens la terre et l'eau, c'est à dire la reconnaissance de la suzeraineté perse, ce qu'Amyntas accepta.
24 Cf. Hérodote, 5,18.
25 Cf. le traitement de l'anecdote par Hérodote (5,18-20).
26 Bubarès était le fils de Mégabaze (Hérodote, 7,22,2).
27 Selon Hérodote (5,21), moins romanesque, les Macédoniens firent disparaître toute trace matérielle de l'ambassade, et au moment de l'enquête menée par Bubarès, Alexandre acheta l'arrêt des recherches sur son sort en donnant au fils de Mégabaze une grosse somme d'argent et sa sœur, qui s'appelait Gygée. Le fils de Bubarès et de Gygée, Amyntas, sera plus tard gouverneur d'Alabanda de Phrygie (Hérodote 8,136)
28 Peut-être en 498 a.C. au moment de la révolte d'Ionie. On retrouve plus tard Bubarès dirigeant les travaux de creusement du canal de l'Athos qu moment des préparatifs d'invasion de la Grèce par Xerxès, en 483-481 (Hérodote, 7,22).
29 La Macédoine est alors un protectorat perse.
30 Alexandre Ier "Philhellène", fidèle allié des Perses tout en étant l'ami des Athéniens dont il avait reçu le titre de "proxène et bienfaiteur", fut envoyé par Mardonios en ambassade à Athènes en janvier 479 a.C. pour essayer de conclure une alliance avec la cité (cf. Hérodote, 8,136-144).
31 Il y eut, entre Alexandre Ier et Amyntas III, un espace de temps d'une cinquantaine d'années et six rois dont Justin a omis de rapporter l'histoire (Perdiccas II, Archelaos, Orestès, Aéropos II, Amyntas II, Pausanias). L'expression per ordinem deinde successionis, ou une expression similaire, est employée par l'abréviateur quand il procède à des coupures dans l'histoire des dynasties (cf. par ex. 1,4,1). Le Ménélas cité par Justin n'est évidemment pas le frère d'Alexandre Ier.
32 Amyntas III (393-370/69 a.C.).
33 Ptolémée d'Alôros, l'époux d'Euryone.
34 Alexandre II (370/69-368/7 a.C.).
35 En 369 a. C. : le futur Philippe II avait alors environ quatorze ans.
36 Cf. supra, 6,9,7.
37 Alexandre II fut assassiné pendant l'hiver 368-367 à l'initiative de son beau-frère Ptolémée d'Alôros, qui fut ensuite régent pendant deux ou trois ans.
38 Selon Justin et Quinte-Curce (7,11,26), Perdiccas III (365-359 a.C.) fut assassiné comme son frère aîné ; en fait, il mourut au combat contre les Illyriens.
39 Le jeune Amyntas IV. Philippe ne fut proclamé roi des Macédoniens qu'en 357 a.C.
40 Dans ce chapitre à la chronologie brouillée, il semble que Justin nous ait conservé des éléments d'une introduction de Trogue Pompée sur le règne de Philippe, reprise de Théopompe, qui anticipait en évoquant quelques faits marquants du règne. La technique propre à l'abréviateur a achevé la confusion entre des événements de la régence et de la première période du règne de Philippe (359-354) et des anticipations.
41 Accord de 359 a.C.
42 En 358 a.C. Cf. Diodore 16,4,5; 8,1. Parménion s'illustra dans ces combats.
43 La phrase se trouve ici dans la tradition manuscrite. Pour rétablir une suite logique des guerres de Philippe et une chronologie acceptable de l'annexion des villes de Thessalie, les éditeurs modernes ont déplacé la phrase, après expugnat ou après fecit.
44 En 356 a.C.
45 Arrybas étais le frère cadet de Néoptolème qui mourut en 360 en laissant un fils, Alexandre, et deux filles : Troas, que son oncle Arrybas épousa, et Olympias, la future épouse de Philippe.
46 En 342 a.C., Philippe remplaça Arrybas par Alexandre, le fils de Néoptolème; Arrybas termina ses jours à Athènes.
47 Philippe s'empara de Mothone en 355 a.C., après Amphipolis, Pydna et Potidée (357-356). À partir de cette date, toute la côte thrace est sous domination macédonienne.