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Adalbero Laudunensis
Poème au roi Robert
trad. Sébastien Bricout, 2004.



POÈME D’ADALBÉRON AU ROI ROBERT.

L’ÉVÊQUE
          Roi Robert, c’est moi, l’évêque Adalbéron, qui t’écris ceci, au temps de ma vieillesse. Le corps des clercs de l’église de Laon, cette jeunesse en sa fleur et ces vieillards mûris par l’âge, te salue de tout cœur. Retrace sur les pages de ton souvenir le détail des grandes choses que Dieu t’a accordées et des présents dont il t’a comblé : examine, en appréciant ce que tu mérites réellement, si vraiment tu en étais digne. Vois plutôt : tes ancêtres portent depuis longtemps le titre de roi et d’empereur ; une nourrice de sang impérial te donne à sucer son lait ; tu es encore enfant que tu fais le bonheur de l’univers qui te reconnaît pour son maître ; il t’applaudit, et, plein d’allégresse, te demande pour son roi ; bientôt, d’une voix unanime, il te décerne la couronne, et n’attend plus pour te la donner que le retour de la paix. Maintenant le temps fugitif de ton adolescence s’est écoulé à son tour ; maintenant la fleur de la jeunesse brille sur ton visage, et tu nous parais l’emporter entre tous par ta grâce et ta beauté. On ne remarque nulle part dans tes membres trace d’infirmité ; tu es sérieux de ton naturel et sais cependant te montrer agile et robuste ; le vulgaire s’en réjouit, et les sages même en sont heureux. Dieu enfin a mis à tes pieds plusieurs puissants royaumes. Pourquoi te plaindrais-tu ? De quoi t’a-t-il privé ? Mais qu’hésites-tu donc à dire ?

LE ROI
          Il n’est point de volonté pour détruire les privilèges du droit de naissance : les titres de noblesse sont issus du sang illustre des rois, et la grande gloire des rois et des princes, c’est leur noble origine. Quant à mon élégance et à ma force corporelles, c’en est assez parler ; les vertus de l’âme sont supérieures à tous les avantages.

L’ÉVÊQUE
          Je ne te demande que de me laisser parler sans m’interrompre ; sois bienveillant, pieux roi ; écoute sans dédain ce que j’ai à te dire : car je me sens ému jusqu’au fond des entrailles. Oui, mon cœur affligé me fait fondre en larmes, ma bouche tremblante pousse de profonds soupirs, la contradiction de mes traits m’empêche de parler, et je ne suis plus maître à cette heure ni de mon corps, ni de mon visage, ni de ma voix. J’essaierai d’exprimer en quelques vers un si profond chagrin.
          Le public connaît aujourd’hui ces écrits transcrits par les célèbres Crotoniates, où l’on lit cette épigraphe : Lex antiquissima, et qui donnent ce grand précepte : « La bonne volonté vous résiste ? recourez à la violence ! ». Que tout dans l’ordre ecclésiastique se transforme au gré du pouvoir absolu : c’est ce rustre paresseux, laid et couvert de honte qu’il faut couronner d’une mitre1 splendide aux mille pierreries. Quant aux évêques, ces gardiens de la tradition, les voilà contraints de porter le froc : qu’ils aillent dire les oraisons, s’incliner, observer le silence monastique et baisser humblement le front ; qu’ils aillent, ces ministres dépouillés, suivre sans fin la charrue, l’aiguillon à la main, en chantant les hymnes d’exil de notre premier père. Une place de prélat se trouve vacante ? vite, qu’on y consacre un pâtre, un marinier, le premier venu, qu’importe ? Attention cependant, et veillez scrupuleusement à ce point : qu’aucun de ceux qui sont instruits à la loi divine n’aspire à l’épiscopat ; il nous faut un prélat ignorant des Saintes Ecritures, et que jamais aucune de ses journées n’ait attaché à l’étude ; pourvu qu’il sache du moins compter sur ses doigts les lettres de l’alphabet. Voilà les premiers de l’Eglise, les maîtres que le monde doit révérer : ordre aux rois illustres eux-mêmes de ne s’en point dispenser.
          Ecartez aussi ceux qui n’ont que leur science pour toute parure, ces serviteurs du Christ que nourrit la sagesse, pénétrés des principes de la vraie doctrine ; qu’on les écarte, marqués qu’ils sont au dos comme d’un stigmate infamant. Quelque grande hérésie surgit et menace la foi orthodoxe ? qu’ils restent étrangers aux censures prononcées par les synodes. Qu’ils soient exclus de tous les conseils du roi : quand tout le monde sera sorti de la salle, ils iront monter la garde derrière la porte2. Voilà ce que l’on nous prescrit en public ; en secret, on trame contre nous de perfides complots. Du moins, pour peu que cette règle impie de païens s’affermisse et persévère, il faudra bien peu de temps pour que la discipline de l’Eglise, sa force, son influence, son honneur enfin et bientôt tout son éclat déclinent et s’effacent.
          L’Etat, d’ailleurs, qui est gouverné d’une manière toute semblable, va lui-même être entraîné, ses lois une fois abolies, à une ruine complète. La débauche, l’inceste, le vol, tous les autres vices vont surgir : la liberté de faire le mal, le crime même vont régner en permanence. Aujourd’hui on ne lit plus que ce seul précepte écrit en étincelantes lettres d’or : « Le comte du palais, lieutenant du roi, chargé d’administrer les affaires laïques, sera fainéant, oisif, doué de très faibles qualités ; qu’il usurpe les biens d’autrui, les revendique comme sa propriété, sans donner rien à personne : surtout qu’il s’abstienne, sa vie durant, de toute union conjugale, à moins toutefois qu’il soit privé de l’espérance de pouvoir donner un héritier au trône. » Car, c’est conformément, dit-on, à une antique coutume traditionnelle de nos ancêtres qu’on exige aujourd’hui des officiers du palais la chasteté et la tempérance : c’est bien entendu à des eunuques que le roi doit accorder le plus de confiance3. Allons donc ! l’édit de certain puissant César ordonne encore mieux que tout cela : « Il faut que le saint ordre monastique déroge à sa dignité : ordre aux moines d’épouser de jolies filles et d’affronter les combats. »
          Epouvanté de ces lois nouvelles et préoccupé du parti que je devais prendre, je me décide à mander ceux qui dirigent mes affaires. D’une voix entrecoupée de sanglots, je leur expose tout en détail, persuadé que ces édits s’écartent absolument de la tradition religieuse : car aux temps anciens, nul n’en a jamais ouï parler. L’affaire examinée, les conseils compétents choisis, ceux-ci ne tardent pas à proposer d’envoyer consulter le grand maître des moines : « La Gaule possède encore des religieux nourris dans l’observance des règles de nos pères : envoyons-leur [à Cluny] un de nos frères. En voici-un qui est intelligent et plein d’expérience ; il obéit à la lettre, il n’a jamais cessé de se conformer aux lois de nos ancêtres ; il sait dans sa sagesse incliner les cœurs farouches à la piété. » Conseil plein de prudence ; on l’exécute aussitôt, point de retard. Notre homme part le soir ; le lendemain matin le voilà de retour ; promptement, il se jette à bas de son cheval tout couvert d’écume : « Holà, hé ! où est l’évêque ? où est notre bonne ménagère ? mon petit garçon ? ma femme ? » Ses vêtements sont en complet désordre ; déjà il a dépouillé ses habits d’autrefois. Il porte un grand bonnet fait de la peau d’une ourse de Libye ; sa robe traînante est relevée maintenant jusqu’à mi-jambe ; elle est fendue par devant et ne le couvre plus non plus par le derrière. Il a sanglé autour de ses reins un baudrier brodé, serré le plus possible ; l’on voit pendre à sa ceinture quantité d’objets de la nature la plus diverse, u arc avec son carquois, un marteau et des tenailles, une épée, une pierre à feu, le fer pour la frapper, la branche de chêne à enflammer. Un pantalon, allongé jusqu’au bas de ses jambes, se colle à leur surface. Il sautille : ses éperons piquent et creusent la terre ; il se hisse sur la pointe des pieds, chaussés de souliers au bec recourbé. Il entre : ses frères les plus familiers font effort pour le reconnaître ; la foule des citoyens accourt et remplit le vaste palais. Dans ce grotesque accoutrement, le voilà mis en présence de l’évêque : « Est-ce bien toi, mon moine ? C’est toi que j’ai envoyé [à Cluny] ? » L’autre serre les poings, tend les bras en l’air, relève les sourcils, tourne le cou, roule les yeux : « Je suis soldat maintenant, et si je reste moine, ce sera pour changer de manières. Non, je ne suis plus moine, mais je combats sous les ordres d’un roi ; car mon maître, c’est désormais Odilon, roi de Cluny. » – « Songes-tu bien à l’article de la règle monastique cata to siopomenon4 ? » – « Oui, oui, je me rappelle en effet avoir autrefois étudié les figures de la rhétorique. Mais aussi, ce n’est pas la colère qui t’échauffe qui va m’empêcher de parler ? Laisse-moi donc te transmettre tranquillement le message de mon maître :
          « Les Sarrasins, cette race aux mœurs les plus sauvages, ont envahi, le fer à la main, le royaume de France ; ils l’occupent tout entier, et rongent tout ce que nourrit le sol de la Gaule. Partout un sang vermeil humecte et rougit cette terre, et gonfle les torrents que fait déborder l’excès du carnage. Les reliques des saints, objets des soins de l’Eglise, ornements consacrés de ses sanctuaires, volent dispersées à travers les airs, pour aller désormais tenir compagnie aux oiseaux et aux lions. C’est maintenant le diocèse de Tours que les barbares dévastent et dépeuplent. Saint Martin tout en larmes invoque à grands cris le secours d’un défenseur ; Odilon, qui est accablé des mêmes épreuves, partage ce désespoir. Il est allé à Rome demander du secours pour ses moines. Cependant la voix des religieux de Cluny s’élève ; ils se mettent soudain à crier, à presser leur chef : « Allons, maître, ordonne à tes soldats de s’équiper : de quelles armes doivent-ils se couvrir, par devant, par-dessus, par-dessous ? – Eh bien, suspendez à votre cou vos boucliers échancrés ; mettez par-dessus votre cotte d’armes au triple tissu ; entourez vos têtes d’une courroie aux ornements à fleurs ; attachez votre casque à la ceinture polie qui enserre vos reins. Vos javelots derrière le dos, votre épée entre les dents ! » Il continue et ordonne aux jeunes gens de monter sur les chars à la marche traînante ; il enjoint à la foule des vieux moines de monter à cheval : « Deux d’entre vous iront à âne ; dix monteront sur le chameau. Cela ne suffit pas ? trois places encore à dos de buffle. »
          Et les voilà maintenant, ces mille et milliers de guerriers, partis en campagne, lanciers en avant. Le combat s’engage au fer, et se prolonge trois jours durant. Pour moi, porte-enseigne, au milieu de l’armée, et tout empressé, je ne songeais guère à ronfler. J’avais les joues décousues, et j’ai pensé rendre l’âme en combattant. Mais par les dieux ! combien de milliers j’en ai renversés de mes propres coups, je n’en sais rien ; certes, Jupiter doit marquer ces deux premiers jours de son caillou blanc. Quant au troisième, on ne peut dire à si juste raison qu’il ait été consacré au dieu Mars : un coup de pointe m’a jeté à bas de mon cheval, et j’ai lâchement abandonné mon étendard ; puis, fuyant avec ceux qui restaient, voici que j’ai regagné le canton qui m’a vu naître. Tout cela, sache-le bien, s’est passé au premier jour de décembre, mais nous tenterons de nouveau le combat aux calendes de mars. Or donc Odilon, notre grand chef de guerre, m’envoie vers toi : le grand ordre guerrier des moines t’envoie ses vœux, seigneur ; nos bataillons t’appellent et t’invitent à honorer ces combats de ta valeur. Entoure-toi de tes troupes et hâte-toi de remplir cet office : il te convient mieux de mourir les armes à la main qu’en cultivant tes champs. L’Europe d’ailleurs, bien que troisième partie du monde, ne s’en vante pas moins de nous envoyer plus de guerriers que l’Asie ne promet de feuilles à ses arbres ou la noire Afrique de sable humide aux rivages de ses mers. »
          – « Que signifie cette rage, cette frénésie digne des plus noirs cachots ? Enfoncez-lui vos ongles dans le corps ; ne le laissez point échapper, ce misérable ! »
          – « Crois-moi, tes paroles menaçantes ne m’effraient point ; j’en sais long de ce que m’a appris notre illustre grand maître Neptanabus. » Et notre messager s’échappe vers la cour brillante du roi, aux coupoles dorées, laissant les morceaux déchirés de sa robe aux moines qui le retenaient.
          Roi, crois-le, c’est la vraie réalité ; je n’ai rien censuré d’imaginaire, et c’est bien ainsi que l’ordre ecclésiastique s’est transformé dans ton royaume.
          Certes, chacun est libre de se consacrer à des études différentes, et ce que la nature refuse, c’est la raison qui le révèle. Mais les jeunes gens qui ne veulent point apprendre s’en remettent au lendemain ; aussi, désormais vieux et sans espoir, ils déplorent le cours inutile de leur jeunesse. Ainsi, si j’avais été prévoyant, je saurais tout en toutes choses : hélas ! malheureux insensé, profond repentir qui m’accable aujourd’hui ! je ne sais pas manier la bêche, je n’ai point vu de funestes combats. Misérable sort que le mien : on méprise ce que je sais, et c’est ce que j’ignore qu’on exige. Il en est ainsi ? soit : oisif désormais, je vais souffler sur des cendres, chanter les restes du feu roi, ou célébrer les muses de nos foyers.

LE ROI
          Si tu célèbres les muses, on t’appellera prêtre musard.

L’ÉVÊQUE
           Eh bien ! Perse indigné répondra : Et toi, prêtresse borgne. Ceux qui lisent s’initient à l’art des muses sans avoir recours aux muses elles-mêmes. D’ailleurs j’ai la ferme conviction que c’est vouloir le bien que se plaire aux paroles des Saintes Ecritures : aussi, comme je ne les néglige point, on me reconnaîtra semblable aux justes : c’est du moins ma croyance, et je me réserve maintenant d’apprendre à tous à connaître Dieu. Ainsi, pour toi, si, et je le souhaite, la fortune t’est prospère, n’aie point de répugnance à te souvenir de la grande gloire dont t’a comblé le roi des rois. Il t’a accordé dans sa miséricorde une faveur plus grande que celles que j’ai rappelées ; il t’a donné l’intelligence de la vraie sagesse, grâce à laquelle tu peux comprendre la nature des choses célestes et éternelles. Aussi dois-tu connaître la Jérusalem céleste, avec ses pierres, ses murs, ses portes et toute son architecture, savoir pour qui s’est élevée cette cité, et à qui elle est réservée. Ses nombreux habitants sont séparés, pour la mieux gouverner, en classes distinctes, et la Toute-Puissance divine a accordé à une partie d’entre eux la primauté sur les autres. Mais t’exposer tout le détail de cette organisation serait trop long et fastidieux.

LE ROI
           La science n’est pas dans ma nature et doit rester un attribut de la Providence divine ; mais comme l’esprit humain semble tenir toujours de près à la divinité, celui-là ne peut se connaître lui-même qui ne veut rien connaître au-dessus de sa nature. Cette puissante Jérusalem dont tu parles, je la considère comme un symbole de la béatitude éternelle. C’est le roi des rois qui la gouverne ; le Seigneur règne sur elle, et c’est précisément pour la gouverner qu’il la partage en différents corps organisés. Aucun métal d’aucune sorte ne ferme ses portes éclatantes ; ses murs ne sont pas construits en pierre, et ses pierres ne forment pas de murs : ce sont des pierres vivantes, et vivant est l’or qui pave ses rues, et que l’on dit briller plus resplendissant encore que le mieux affiné. Elevée pour la demeure des anges, mais aussi pour celle d’une foule d’hommes, une partie de ses habitants la gouverne ; l’autre y vit et y respire. C’est tout ce que j’en sais, mais je voudrais à son sujet de plus amples détails.

L’ÉVÊQUE
          Sans doute un lecteur studieux souhaite d’acquérir le plus de connaissances possible, au lieu que les paresseux et les oisifs oublient généralement ce qu’ils ont appris autrefois, Roi que j’aime, consulte à ce sujet les livres de saint Augustin ; c’est lui qui a la juste réputation d’avoir expliqué ce qu’est la sublime cité de Dieu.

LE ROI
          Evêque, je te prie, réponds-moi : quels sont ceux qui habitent cette cité ? Ses princes, s’il y en a, sont-ils égaux entre eux, ou quelle en est la hiérarchie ?

L’ÉVÊQUE
          Questionne à ce sujet Denys l’Aréopagite : il s’est donné la peine d’écrire deux livres sur cette question de la hiérarchie. Lui-même, Grégoire, ce grand et saint pontife, s’en occupe, quand il analyse dans ses Moralia les principes de la foi puissante du bienheureux Job ; il en traite aussi fort clairement dans ses homélies, et c’est lui encore qui, à la fin de son commentaire sur les livres d’Eziechiel, en discute fort longuement. Tous ces écrits, la Gaule les a reçus de lui comme un présent de sa part.
          De semblables abstractions échappent aux conceptions des mortels. En voici l’exposé : je te dirai du reste ensuite quel est le sens allégorique attaché à mes paroles.
          Or donc, le peuple céleste forme plusieurs corps, et c’est sur le modèle de cette organisation qu’a été disposé le corps des habitants de la terre. Dans la loi de l’ancienne Eglise de son peuple, Eglise qui est appelée du nom symbolique de synagogue, Dieu a établi par l’intermédiaire de Moïse des ministres dont il a réglé la hiérarchie. Les histoires sacrées racontent comment ces ministres ont été institués. Eh bien, dans l’ordre de l’Eglise nouvelle, qui est appelée le royaume des cieux, Dieu a établi lui-même des ministres purs de toute souillure, et c’est une nouvelle loi que l’on y observe sous le règne du Christ. Ce sont les canons des conciles qui ont déterminé, selon les principes de la foi, comment, par qui, et dans quelles conditions ces ministres doivent être institués.
          Or pour que l’Etat jouisse de la paix tranquille de l’Eglise, il est nécessaire de l’assujettir à deux lois différentes, définies respectivement par la sagesse divine, source de toutes vertus.
          L’une est la loi divine : elle ne fait pas de distinction dans les attributs de ses ministres ; elle fait de tous des égaux de condition, quelque dissemblables que leur naissance ou leur rang les ait formés ; pour elle le fils de l’artisan n’est pas inférieur à l’héritier d’un roi. Cette loi clémente les exempte de toute occupation vile et mondaine. Ils ne déchirent point le sein de la terre ; ils ne suivent pas les bœufs qui labourent ; à peine s’ils s’occupent de la culture de la vigne, des arbres et des jardins. Ils ne sont ni bouchers, ni aubergistes, pas plus que gardeurs de porcs, conducteurs de boucs ou pasteurs de brebis. Ils ne criblent point le blé, ne grillent point auprès des marmites graisseuses, ne font point trémousser les porcs sur le dos des bœufs ; ils ne font point métier de blanchir les vêtements, ni de faire la lessive. Mais ils doivent tenir purs leurs corps et leurs âmes, s’honorer par leurs mœurs et veiller sur celles des autres. C’est ainsi que la loi éternelle de Dieu les veut, exempts de toute souillure : aussi ordonne-t-elle qu’ils soient affranchis de toute condition servile. Dieu les a adoptés : ce sont ses serfs ; il est leur seul juge, et du haut des cieux leur répète de rester chastes et purs ; ses commandements leur subordonnent le genre humain tout entier : tout entier, dit-il ; donc point d’exception pour aucun puissant de la terre. C’est à ces ministres qu’il ordonne d’enseigner à garder la foi orthodoxe, et de plonger ceux qu’ils ont instruits dans les eaux du saint baptême. Il en a fait des médecins pour appliquer sur les blessures gangrenées de l’âme le cautère de leurs paroles. Il a commandé que ces prêtres fussent seuls à administrer le sacrement du corps et du sang du Seigneur selon les rites consacrés, leur confiant ainsi la sublime mission de l’offrir lui-même. Nous avons la conviction et la certitude que rien de ce qu’a promis la parole de Dieu n’est refusé aux fidèles ; eh bien, selon cette parole, à moins d’en être chassés pour leurs crimes, les ministres de l’Eglise doivent atteindre aux premières places dans les cieux.
          Aussi leur convient-il de veiller, de s’imposer l’abstention de nourriture, de prier enfin pour leurs propres péchés et ceux de la multitude du peuple. J’ai dit peu de chose du clergé, peu de chose sur son organisation : le point essentiel, c’est que les clercs sont égaux de condition.

LE ROI
          La cité de Dieu est donc homogène, et une seule loi la gouverne ?

L’ÉVÊQUE
          C’est-à-dire que l’Eglise ne forme qu’un corps ; mais la constitution de l’Etat en comprend trois, car l’autre loi, la loi humaine, distingue deux autres classes : nobles et serfs sont en effet de conditions différentes. Parmi les nobles, deux sont au premier rang : l’un est le roi, l’autre l’empereur ; et c’est leur autorité qui assure la solidité de l’Etat. Le reste des nobles a le privilège de ne subir la contrainte d’aucun pouvoir, à condition de s’abstenir des crimes réprimés par la justice royale. Ils forment l’ordre guerrier et protecteur de l’Eglise: ce sont les défenseurs de la foule du peuple, des puissants et des humbles, et ils assurent par le même fait le salut de tous et le leur propre.
          L’autre classe est celle des serfs : c’est là une race d’hommes malheureuse, et qui ne possède rien qu’au prix de sa peine. Qui pourrait, en opérant au moyen des billes d’une table de calcul, faire la somme de leurs occupations, de leurs fatigues et de leurs travaux ? Finances, garde-robe, approvisionnements, tout cela est fourni à tous par les serfs, si bien qu’aucun homme libre ne saurait vivre sans leur concours. Se présente-t-il une tâche à accomplir ? désire-t-on se mettre en frais ? Il semble alors que rois et prélats soient les propres serfs de leurs serfs. C’est à eux que leurs maîtres doivent leur nourriture, alors qu’ils s’imaginent les entretenir. Aussi point de fin pour les larmes et les gémissements des hommes de la classe servile.
          Ainsi donc la cité de Dieu qui se présente comme un seul corps, est en réalité répartie en trois ordres : l’un prie, l’autre combat, le dernier travaille. Ces trois ordres qui coexistent ne peuvent se démembrer ; c’est sur les services rendus par l’un que s’appuie l’efficacité de l’œuvre des deux autres : chacun d’eux contribue successivement à soulager les trois, et pareil assemblage, pour être composé de trois parties, n’en est pas moins un.
          C’est par cette constitution que les lois ont pu triompher, et le monde jouir de la paix. Aujourd’hui les lois s’effondrent, le règne de la paix est passé ; c’est le bouleversement dans les mœurs des hommes, et dans l’organisation de l’Etat. Roi, souviens-toi que tu ne tiens à bon droit la balance de la justice et que tu ne gouvernes le monde qu’en retenant par le frein des lois ceux qui glissent sur la pente du crime.

LE ROI
          Je m’aperçois bien que ta tête blanche prend la couleur du plumage du cygne. Probablement tes paroles sont l’effet de ta vieillesse, et c’est ta nature aussi sans doute qui t’oblige à manquer de bon sens.

L’ÉVÊQUE
          J’obéis en parlant à une autre nature qui ne cède point à la vieillesse.

LE ROI
          Dis-moi donc combien l’homme a reçu de natures.

L’ÉVÊQUE
          Mais deux, je pense ; et tu sais cependant quelle est la complexité de ces deux natures.

LE ROI
          Et quelle est celle qui parle en toi ? De laquelle procèdent tes paroles ? Réponds.

L’ÉVÊQUE
          Je ne suis qu’un simple lettré et rien moins qu’un subtil dialecticien.

LE ROI
          Allons, tâche de rattraper quelques bribes de ta science d’autrefois.

L’ÉVÊQUE
          Assurément, pour se souvenir de peu de chose, on n’a pas tout oublié.

LE ROI
          C’est la vieillesse qui te fait ignorer cette fois la nature qui te pousse à parler ?

L’ÉVÊQUE
          Roi, tu me presses par tes instances à parler de ce dont je ne voudrais point discuter ; sache du moins que c’est l’inspiration qui fait retentir ma voix ; la folie ne me tourmente point, et si je suis sous l’empire de la vieillesse, ce n’est point de ma part un crime bien grand.
          Eh bien donc ! les philosophes ne donnent point de définition de la nature ; certains sages affirment que le feu en est le principe : pour d’autres la nature est souveraine volonté de Dieu. Or la nature de Dieu, c’est en effet Dieu même, mais il n’en est pas ainsi de la nature humaine. Si Dieu existe réellement, il est immuable ; son essence même est de ne point changer. Dieu ne peut cesser d’être ce qu’il est : c’est là la nature du Souverain Père. Mais toute substance créée, dès qu’elle vient à naître, prend une certaine nature. De ces natures, il en est qui s’attachent au corps, et qui sont sensibles ; il en est d’autres que les sens n’atteignent pas. Un corps se transforme-t-il, sa nature change avec lui ; elle périt s’il meurt, et s’il demeure, demeure également. Au contraire, l’autre espèce de nature, qui s’attache aux substances immatérielles, est impérissable, par le fait que cette nature n’affecte point un corps.
          Ainsi la nature humaine est d’essence double : de là dans l’homme deux catégories de substances qui s’unissent au corps de l’homme, mais y restent distinctes ; à l’une s’attache telle nature, à l’autre telle autre, et ni l’une ni l’autre n’admet ce qui est en opposition avec elle-même. Voilà une ânesse effrayée : elle se dérobe à sa nature et se met à parler. Ce n’est là ni une émotion corporelle, ni un effet de la nature de son corps ; c’est une émotion qui dépend de sa faculté de connaître. Or par la nature de son corps, cette ânesse ne perçoit que des émotions corporelles ; et voilà, dit-on, qu’elle perçoit des émotions qu’elle n’a jamais connues. La conception de faits semblables appartient à une intelligence supérieure, et ils sont du domaine de cet entendement qui a l’intelligence de l’une et l’autres espèces d’émotions. Mais quant à ce qu’exige l’une ou l’autre de ces deux natures, c’est en vertu de la loi du nécessaire, et ce raisonnement est dit argumentation a necessario.

LE ROI
          Toute argumentation se fait-elle, comme tu dis, a necessario ?

L’ÉVÊQUE
          Non, autre clé du raisonnement, ce sont les motifs de probabilité. J’ai du reste appris ce que je viens de t’exposer ; c’est en en tenant compte que je parle actuellement, et ce que j’ai dit est la vérité.

LE ROI
          Mais tu n’as pas le droit d’affirmer vrai ce qui ne l’est pas. Une fiction comme la tienne ne ressemble point à la vérité, et ne passe point pour telle.

L’ÉVÊQUE
          Si, j’ai dit vrai ; tu sais que je ne m’écarte point de la vérité ; je n’ai point le moindre faible ni pour fictions ni pour sottises : sache que tout ce que j’ai raconté n’est point arrivé, mais que tout aurait pu se passer ainsi. Bien que j’aie voulu tout subordonner à mon vrai sujet, voilà cependant une digression qui s’écarte de la question ; elle s’y rattache, il est vrai, mais lui reste étrangère. Mais quant à cette matière que je traite, je ne la crois pas s’écarter du sens commun ; son but et son emploi sont raisonnables ; non, ce n’est point fiction, mais réalité.
          Et maintenant que les hommes sages et modérés, et instruits des lois, débattant sur toutes questions selon la loi de Dieu le Père, instruisent, par une loyale information, des récompenses à attribuer aux justes et des peines à faire subir aux injustes, discutent des cas douteux sans s’attarder aux causes certaines, et confondent les actions mauvaises et étrangères à la loi. Toi-même, ô roi, à qui Dieu a accordé le talent d’orateur que tu possèdes, fais l’exposé des faits ; le conseil des grands délibérera ensuite, examinant d’une façon définitive et par jugements intègres ce qui peut corrompre l’état du royaume. Du moment que tu feras appel au jugement d’hommes justes et éclairés, ils se conformeront au droit, et c’est justice. La digne fin de toute délibération judiciaire est un but d’utilité pratique et de probité : l’équitable probité doit en effet s’appliquer à tout ce qui est matière à distribution. Ainsi donc que, dans l’action judiciaire, les faits passés soient la base de la démonstration ; qu’on délibère ensuite sur les circonstances actuelles, et sur les faits qu’on peut prévoir : voilà ce qu’exigent les règles du droit.

LE ROI
          Double jugement à rendre alors, en conséquence de trois ordres de faits ? Mais il va falloir auparavant examiner la nature de ces faits, leur succession, leur loi, es particularités enfin qui les distinguent. Voilà différents articles, inséparables sans doute, et pourtant bien distincts.

L’ÉVÊQUE
          Ces quatre chefs d’information que tu requiers, tu ne les trouveras pas dans le cas actuel ; il y a là une situation d’ensemble, et qui prend le contre-pied des lois ; c’est là-dessus que me semblent devoir porter question et discussion.
          Je m’arrête ; j’ai jusqu’ici marché régulièrement, posant un pied quand l’autre était solidement fixé. J’estime qu’en tous les points dont j’ai traité, je ne me suis pas écarté du bon sens. Du reste ce n’est pas une nature défaillante qui m’a forcé à dévoiler toutes ces réalités, et si l’on m’en fait un crime, c’est à tort, puisque j’obéis en parlant, à une force supérieure. T’ai-je fait quelque offense ? mais je n’ai fait que répondre aux exigences de ma nature. Te voilà sans doute justement indigné, ô roi, d’apprendre qu’au fond tu es asservi : toi serf ? toi, roi de France ? toi, le premier dans la hiérarchie des rois ? Allons donc, et c’est se troubler à tort que s’inquiéter des paroles d’autrui.

LE ROI
          Evêque, au temps de mes pères, le royaume de France a soumis les rois ; toujours il a brillé du sublime éclat de la gloire ; jamais aucune autorité n’a imposé contrainte à la puissance royale de mes ancêtres.
          Tous ceux qui ont régné avant moi ont aimé les vertus, tous ont gouverné avec justice : c’est enfin un fait constant que les rois de France ont fait reculer les forces impériales. De tout cela, je rends grâces au Tout-Puissant : car c’est par lui que je veux régner, et j’attribue mon pouvoir à sa gloire éternelle, et non à mes propres mérites. Tout ce qui est gloire, honneur, louanges, vertu sublime, doit appartenir au Roi des rois ; devant lui mes genoux fléchissent, et je l’adjure sans cesse de m’aider à conserver la tradition des rois mes pères.
          Il est une loi de défense et de réforme, intermédiaire entre celles qui autorisent et celles qui ordonnent ; celles-ci ont moins de force et j’estime plus efficace cette première que d’ordinaire on met au dernier rang et qui me paraît garantir simultanément l’utile et le nécessaire. Celle-ci doit recevoir de plus nombreuses applications que les deux autres ; observons-la constamment, fidèlement, plus puissante qu’elle est, et si lourdes que soient ses obligations. C’est une loi divine ; du moins puisse le Tout-Puisant en juger ainsi avec moi.
          Que partout une paix sereine succède aux combats et aux épreuves ; l’ordre de l’Eglise maintiendra dès lors par lui-même ses traditions ; quant au corps de l’Etat, il observera des lois écrites et point d’autres. Que les moines qui obéissent à saint Basile et à saint Benoît restent tranquilles possesseurs de leurs lois souveraines, mais restent aussi fidèles observateurs de ce que leurs régents leur prescrivent. Ordre aux évêques de ne plus hanter désormais leurs campagnes, s’ils veulent conserver leurs droits ; sinon, qu’ils aillent s’occuper de leurs champs et de leurs travaux champêtres. Pour les nobles de notre ordre, qu’ils mettent moins d’audace à enfreindre le principe de la justice, mais s’appliquent constamment, et de tous leurs efforts, à faire d’eux-mêmes, en toute justice, et sans obéir à la cupidité, les protecteurs des malheureux et des veuves. Défense à qui que ce soit d’aller plus d’une fois à l’église pendant la nuit ; il sera permis par contre à tous d’y aller prier tous les jours.
          Rendez la justice en ayant égard aux sentiments des contemporains et de la postérité : qu’à chacun soit donné selon ses mérites, que seul le vrai fidèle reçoive sa récompense accompagnée de votre bénédiction. Permis aux clercs de chanter les louanges du Seigneur aux heures des sept offices divins. Que l’offrande de l’hostie accompagne enfin les cérémonies du culte.
          Voilà ce que permet la loi du Souverain Père. Oui, lorsque la Loire viendra baigner les champs de la Calabre, lorsque les flots tumultueux du Tibre couvriront les campagnes espagnoles, lorsque les roses croîtront sur l’Etna ou les lis sur les plaines de la mer, tu pourras t’attendre, si pareils faits se produisent jamais, à voir s’accomplir ces réformes. Et maintenant, évêque Adalbéron, la grâce du Christ puisse être ton appui comme le mien : tu es bien digne des faveurs de ton roi, toi qui viens, bien éloigné de toute extravagance, nous instruire par tes allégories.



1 C. Carozzi traduit corona par couronne.

2 C. Carozzi traduit thalamus par lit.

3 L’expression custodes thalamorum se traduit par gardien des lits et désigne la charge de camerarius.

4 L’expression kata to siopomenon fait référence au chapitre sur le silence de la Règle de saint Basile dont un exemplaire figurait dans la bibliothèque de Laon (Bibliothèque municipale de Laon, ms. 121).


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